Ecrire dans les pas d’un autre, de Pierre Bordage à Yoann Berjaud

Table ronde entre les deux auteurs.

Sylvie Lainé, modérateur
En 1993 Pierre Bordage apparaît dans l’univers de la science-fiction. Apparition remarquée avec la trilogie des Guerriers du Silence vendu à plus de 50 000 exemplaires et qui rafle les trois plus gros prix du genre.
Le Chant Premier chez Mnémos, par Yoann Berjaud, se situe dans l’aventure des Guerriers du Silence.
Quel rapport as-tu, Pierre, avec cette œuvre aujourd’hui ?

Pierre Bordage
Je considère que la page est tournée. Je n’ai pas voulu tomber dans le piège des univers à grande série et il était important de laisser une grande part d’imaginaire au lecteur. Ça reste un premier livre donc un livre fondateur qui est ancré en moi.
9a a été toute une aventure pour le faire éditer, pour le réécrire aussi car il avait était lancé quelques années avant.
C’est un ouvrage écrit avec une jubilation sans borne, publié par Pierre Michaux avec une innocence totale. C’est la connivence de deux innocences et de deux fraîcheurs qui a permis ça. Ce n’est pas évident de retrouver ça ensuite.
Je suis content que le cycle soit rouvert par d’autres. J’aime le fait que mon univers puisse être emparé par un autre écrivain (mais je n’oublie pas mes droits d’auteur il ne faut pas tout confondre !). Je trouve bien cette passerelle entre différentes générations d’auteurs.

Yoann Berjaud
Chez Pierre, il y a toutes les fibres qui me plaisent dans la science-fiction. C’est le fan qui parle. Tout le long de ma vie de lecteur j’ai suivi Pierre Bordage avec le même plaisir. La description des sentiments humains : entre pureté et tourments, tous les spectres des émotions m’ont impressionné. J’ai eu envie d’écrire à partir du moment où j’ai lu les Guerriers du Silence. J’ai réussi à rentrer en contact avec Pierre Bordage. Après plusieurs essais pour être édité, pour une tentative de co-écriture avec Pierre, j’ai voulu prolonger son univers d’une manière ou d’une autre.

Sylvie Lainé
Yoann, tu es prêt à reprendre chacun des cycles et des univers ?

Yoann Berjaud
Non, je pense que ça serait marcher trop dans les pas de Pierre.

 Sylvie Lainé
Comment s’est nouée la prise de contact entre un lecteur passionné et un auteur ?

 Pierre Bordage
J’ai vu arriver Yoann un jour. Toutes nos tentatives de collaborations se sont soldées par des échecs. On a continué à converser et à entretenir une correspondance.

Yoann Berjaud
Il m’a mis à l’épreuve quand même : « écrit cinq chapitres pour voir si tu en es capable ». Et j’ai réussi.

Pierre Bordage
Oui, ce n’est pas un test, c’est pour voir une capacité à aller au bout d’un projet. Car écrire n’est pas facile.

Sylvie Lainé
Parlons de l’univers de Yoann. Tu t’y reconnais, Pierre ?

Pierre Bordage
Une adaptation exige une trahison de toute façon. Je n’ai pas fini le livre, j’en suis à la moitié. Ce qui est étrange pour moi c’est de retrouver des éléments que j’aurai pu oublier. Ça m’a rappelé plein de choses, ça crée un effet de vertige assez impressionnant. D’avoir le vertige par rapport à sa propre œuvre, c’est assez étonnant. Le rapport à la matière est plus poussé que le mien, des principes posés dans les Guerriers du Silence sont exploités. Je cherche toujours un rapport subjectif à la matière, comment nous pouvons interagir sur la matière.

Yoann Berjaud
Il a fallu que je lâche certaines choses comme la critique de l’appareil religieux, de la société, de la politique, du complot intergalactique, parce que je ne pouvais pas l’égaler. Je me suis dirigé vers d’autres aspects qui me correspondent plus comme la magie, la matière …

Sylvie Lainé
Est-ce un one-shot ou un cycle ?

Yoann Berjaud
Il me semblait que la suite doive être une trilogie mais je ne suis pas certain que j’ai la matière nécessaire. Ce sera deux ou trois tomes, je ne sais pas.

Sylvie Lainé
Pierre, tu n’as pas eu envie de préfacer l’ouvrage de Yoann ?

Pierre Bordage
Non, je voulais m’immiscer le moins possible. Le propos n’était pas d’identifier son livre au mien.

Sylvie Lainé
Est-ce qu’on peut protéger un univers ?

Pierre Bordage
Il y a eu des discussions à ce sujet à la maison d’édition. L’important était le respect de l’univers. Il ne fallait pas de mention Pierre Bordage sur les couvertures. C’est surtout une vraie question d’identité et il était important que son premier livre apparaisse comme tel. Il n’était pas question de « fond » – ce qui revient à l’autre éditeur. Ce n’était pas une collaboration.
J’insiste sur le fait que ce n’est pas une question de trahison, c’est obligatoire dans une adaptation. C’est plus une question autour de l’identité et de l’assimilation. Yoann garde l’esprit de l’œuvre, ça s’est bien. La forme diffère, c’est normal.

Sylvie Lainé
Yoann, est-ce une frustration ou une richesse de travailler dans l’univers de quelqu’un d’autre ?

Yoann Berjaud
Il y a des contraintes mais elles sont structurantes et permettent de cadrer son imagination. Un détail va pouvoir déclencher un processus créatif. C’est limitant objectivement, mais c’est aussi un tremplin pour sa créativité. Limiter son champ d’action permet de canaliser son imagination bouillonnante et d’ouvrir des veines impensées.

Pierre Bordage
Oui, l’écriture sous contrainte peut être très stimulante.

Sylvie Lainé
Let sur la question du style. Vous avez des manières d’écrire très différente.

Yoann Berjaud
Il fallait que j’écrive à ma façon. De formation  journalistique, j’ai dû me sortir de mes phrases lapidaires mais j’ai réussi à rechercher une forme littéraire qui me convenait. On se ressemble sur la poétique je pense.

Pierre Bordage
Je pense avoir un style à rigueur géométrique, très classique, j’ai fait beaucoup de latin.
J’ai gagné en sobriété au fur et à mesure en faisant confiance au lecteur sans lui décrire tout.
On ne peut pas s’éloigner de sa musique intérieure.
J’emploierai le terme de fluidité me concernant, afin de ne pas sortir le lecteur de sa lecture. Enlever tout ce qui rompt la lecture. Moi je suis peu sur les phrases courtes (j’ai même fait une phrase de trois pages une fois !).
Reproduire le style, c’est du pastiche, c’est différent de rechercher à reproduire un univers. Le style c’est la surface de l’eau : soit vous la voulez la plus transparente possible pour que le lecteur se fonde dedans ou vous troublez l’eau et on ne voit plus rien.
Je ne suis pas d’accord sur le fait que le style soit une affaire d’ego. C’est plus une émanation de l’inconscient. On s’efface, rien ne s’interpose entre soi et le lecteur. Il ne reste que l’intimité et c’est ce qui se passe entre le lecteur et le livre.

Sylvie Lainé
Yoann, le livre peut-il se lire de façon indépendante ?

Yoann Berjaud
Le livre a été conçu pour qu’il puisse se lire indépendamment, mais les lecteurs manqueront des références, des choses dont ils n’auront pas les clés.

Propos recueillis par Ania Vercasson

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